Interview Raijin Comics #37 & 38 (2003)

hara_2013Une vie de Mangaka : Hara Tetsuo

« Je crois que j’avais 9 ans quand j’ai pris la décision de devenir un artiste. »

RAIJIN COMICS (RC) a interviewé Hara Tetsuo, l’homme qui se cache derrière Hokuto No Ken – un des manga les plus populaire de tout les temps. Sa dernière oeuvre, Sōten No Ken, est actuellement publiée au Japon dans le Weekly Comic Bunch et aux USA dans le RAIJIN Comics. Derrière cette soudaine ascension parmi les meilleurs mangakas se cache en fait une longue bataille pour le succès. Rencontre avec l’homme à l’autre bout du crayon.

Votre célèbre portfolio reprend votre travail en tant qu’assistant de Takahashi Yoshihiro (Ginga Legend Weed) et Tetsuno No Don Quixote (Iron Don Quixote), votre premier manga périodique publié dans le Weekly Shonen Jump. Le fait d’avoir été si jeune l’assistant d’un artiste aussi important laisse supposer que vous vous êtes entraîné bien avant cela. Quand et comment avez-vous commencé à étudier l’art du dessin ?

Hmm… Je crois que je devais avoir 9 ans quand j’ai pris la décision de devenir artiste. C’est ce jour là que tout à commencé.

Quand avez-vous lu votre premier manga ?

Un ami m’en avait prêté un quand j’étais en 4ème ou 5ème année. Je n’aimais pas les dessins figés et je ne trouvais pas ça très intéressant. Puis je suis tombé sur Tensai Bakabon de Akatsuka Fujio et je suis resté bluffé.

C’est surprenant, le travail de Akatsuka est pourtant très éloigné du votre.

Jusque là je n’avais vu que des animes à la télé. Je trouvais donc ennuyeux de regarder de simples dessins. Mais Tensai Bakabon avait quelque chose de tridimensionnel, avec des effets de mouvements vraiment réalistes. J’étais stupéfait de voir que c’était possible à rendre sur une simple feuille de papier et ça a entièrement changé ma vision du manga. Ça aide d’avoir une volonté d’acier, mais l’ambition et la diligence sont les deux clés du succès.

Nous savons que vous avez reçu énormément de conseils et d’entraînement de la part de votre second éditeur. Quel genre d’entraînement était-ce ?

Faire des story-boards sous les conseils d’un éditeur et d’autres entraînements nécessaires pour commencer en tant que professionnel.

Tout cela en tant qu’assistant de Takahashi Yoshihiro?

Oui. Je ne comptais pas rester assistant toute ma vie et je comptais réaliser mon propre manga. J’ai passé tout mon temps libre à dessiner des story-boards que j’envoyais à l’école de mangaka supervisée par Koike Kazuo (Lone Wolf and Cub). Jusqu’à ce que le story-board de Tetsu No Don Quixote soit finalement accepté. Mais cette série à été supprimée après 10 semaines. Un artiste qui commence une série dans le Weekly Shonen peut voir son oeuvre supprimée à partir de la troisième semaine selon les résultats de l’enquête auprès des lecteurs. Et j’ai été éjecté après 10 semaines. Quelle déception ! Une fois qu’un artiste est viré à ses débuts dans le Shonen Jump, il se voit rarement offrir une seconde chance. J’ai cru que ma carrière était fichue et que je n’aurais jamais la chance de bosser en tant que professionnel.

Qu’est-ce qui vous a alors poussé à créer Hokuto No Ken?

Après 8 épisodes de Iron Don Quixote, mon éditeur Horie Nobuhiko m’a dit: tu veux faire un manga sur les arts martiaux n’est-ce pas ? Vu que tu t’y connais un peu en acupuncture, pourquoi ne pas écrire l’histoire d’un gars qui pratiquerait une sorte d’art martial qui détruirait ses adversaires en touchant leurs points de pression? Je ne savais pas du tout ce que ça donnerait mais j’en ai presque pleuré, j’étais si heureux de travailler sur une autre histoire. J’avais ma deuxième chance ! Hokuto No Ken a commencé un an plus tard. Sans mon éditeur et son idée des points de pression, je ne serai pas là aujourd’hui.

Tetsu No Don Quixote a donc été descendu en flammes mais votre éditeur vous a donné une seconde chance en vous donnant une idée de scénario qui allait aboutir à Hokuto No Ken, c’est bien ça ?

Oui. Ma première version de Hokuto No Ken a été publiée dans une édition spéciale du Weekly Shonen Jump et ça a été un succès qui m’a permis d’écrire une nouvelle série pour le magazine. C’était juste un an après l’échec de Tetsu No Don Quixote.

Vous avez du subir une pression énorme en écrivant Hokuto No Ken.

Ça dépassait l’entendement! Quand j’ai commencé Tetsu No Don Quixote, j’ai du m’impliquer à 100% dans mon boulot. Plus tard j’ai compris que ce n’était pas assez, je devais m’impliquer à 120% dans mon oeuvre.

C’était l’époque où le genre “sagas dramatiques” étaient à la mode dans les mangas pour adolescents.

Oui. Réaliser Hokuto No Ken fut un boulot éreintant qui m’a pris un temps fou. Dormir était hors de question.

Votre oeuvre a été réalisée d’une traite depuis le début. Ça veut donc dire que vous n’avez jamais fait un break depuis le commencement.

Je ne pouvais même pas imaginer faire une pause. Mon éditeur Horie Nobu était strict – il voulait du travail bien fait et m’a vraiment poussé jusqu’à mes dernières limites. C’était éreintant. Par exemple, j’avais terminé le deuxième épisode de Hokuto No Ken juste dans les temps et il m’a fait refaire 7 pages complètes.

Était-ce l’épisode avec la citation “Pour la première fois depuis très longtemps, j’ai l’impression d’avoir rencontré un véritable être humain” ?

Oui, c’est une des scènes que j’ai réécrite. Tu parles d’un boulot de dingue ! Une fois que j’eu terminé, Horie m’a invité à aller manger quelque part pour relire les grands passages. J’étais heureux d’avoir réalisé le meilleur de moi-même mais en même temps très gêné de ne pas y être arrivé du premier coup. Je me rappelle même avoir pleuré… en public.

Quels étaient vos sentiments envers l’éditeur Horie ?

J’étais prêt à donner 120% de moi-même, mais je crois qu’il a explosé les limites. Je le haïssais. Bien sûr je voulais réaliser du boulot de professionnel, mais je ne voulais pas me détruire physiquement pour autant.

Mais Hokuto No Ken a été publié pendant 5 ans ! C’est un véritable chemin de croix !

Une fois que vous êtes populaire, les éditeurs ne vous lâchent plus. Le contrat s’étendait à la base sur 3 ans. Je sais que quand un manga devient si populaire il doit forcément continuer mais je commençais à douter que tout ça mérite autant de stress et de souffrances.

C’est intéressant parce qu’une fois HNK terminé, vous avez continué à produire du boulot de qualité. Est-ce que ça voudrais dire que vous pourriez continuer indéfiniment ?

C’est mon destin en tant que mangaka. Je ne peux pas m’arrêter d’écrire.

Horie est resté votre éditeur pendant combien de temps ?

Jusqu’à ce que je commence à travailler sur Hana no Keiji (Keiji). Mais c’est aussi là que j’ai réalisé à quel point c’était important d’avoir un éditeur aussi strict. Mon nouvel éditeur me donnait juste les grandes lignes directrices pour l’épisode suivant. Horie était tout le contraire, il était très spécifique sur tout, il me donnait des scènes de films à étudier avant que je ne commence à écrire. Il me disait ce que je devais accentuer et dans quelles circonstances le héros devait se retrouver. Quand je faisais ce qu’il me demandait il m’engueulait en me disant que je n’étais pas assez créatif. En fait il me donnait des germes d’idées que je devais exploiter à fond moi-même.

C’est donc comme ça que ce construit un blockbuster ?

C’est la seule façon, oui. Balancer un manga super calibré dans un hebdomadaire lu par des milliers de fans , l’écrire, le réécrire, accepter les critiques et le le réécrire encore et encore. Les scénaristes sont toujours obligés de faire mieux . Je l’ai compris le jour où j’ai changé d’éditeur. Sans la combinaison entre le scénariste, l’éditeur et le dessinateur, le manga ne décollera jamais.

Et depuis ? comment allez-vous ?

J’ai bossé avec plusieurs éditeurs, mais Horie est resté le plus enrichissant. Par la suite, il m’a proposé de faire une nouvelle oeuvre.

Quel était cette oeuvre ?

C’était Kokenryoku Oryo Sosakan Nakabo Rintaro. Il y a toute une histoire derrière cette demande.

Parlez-nous en.

L’éditeur en chef de la Shueisha m’avait dit de me tenir éloigné de Horie. Il disait que Horie n’avait aucun ordre à donner à son travail. Il m’a dit que je le regretterai si je comptais retravailler avec lui. Je ne pouvais pas en croire mes oreilles! Quelle est l’importance de la politique de bureau dans la création d’un manga ?? Horie était la raison du succès de Hokuto No Ken. Il m’avait donné une seconde chance. Il m’a fait réaliser que le manga était mon unique vocation. Après avoir entendu les paroles de l’éditeur en chef, j’ai commencé à me poser des questions sur ma carrière et mes buts ainsi que sur les choix que je devrais faire. J’ai finalement décidé que si les éditeurs pour lesquels je travaillais était coincé dans une politique pareille, je pouvais me passer de leur compagnie. Le timing était critique. Je songeais sérieusement à mon avenir et dans quelle direction aller. A nouveau j’ai été sauvé par Horie. Quand j’ai quitté la Shueisha, je suis parti avec lui et nous avons commencé à publier notre propre magazine. Il est toujours publié aujourd’hui – vous le connaissez peut-être, Weekly Comic Bunch.

Quel est donc le secret de vos succès ?

Une chose est sûre: pour que le “processus manga” fonctionne il faut que la compagnie fasse passer l’oeuvre avant toute chose. Ça revient à ce que je disais à propos de l’ambition et de la diligence. Grâce à l’ambition et la diligence, Horie et moi avons pu créer une compagnie capable de produire Sōten No Ken.

Vos yeux vous donnent du fil à retordre dans votre travail sur Sōten No Ken. Pouvez-vous nous en parler ?

J’ai ce qu’on appelle un kératocône (cornée conique). Ce qui veut dire que je suis presque aveugle d’un œil. Je perd donc les perspectives. Je n’essaye pas de trouver des excuses mais j’avoue que cela rend mon travail très difficile. Malgré cela, je continue de fournir des mangas de qualité à mes lecteurs. C’est pour ça que nous avons lancé cette compagnie. Je me sens mal à l’aise quand je dois reporter la sortie d’un épisode ou quand ça ne se révèle pas être aussi bien que je l’attendais, mais j’ai l’intention de continuer le plus longtemps possible, tout spécialement pour mes fans, ce sont eux qui me donnent le plus grand des espoirs.

Soyez certain que nos lecteurs apprécient tout ce travail acharné et ce dévouement que vous mettez dans votre travail. Merci d’avoir pris le temps de nous parler dans vos journées chargées. Nous savons que vous êtes pressé par le temps et que vous avez un bouclage imminent.

Ce fut un plaisir. Merci.


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Un gaiden est un mot japonais signifiant "histoire parallèle" ou "conte". Le mot est utilisé fréquemment dans la fiction japonaise pour décrire un spin-off d'une oeuvre existante, ce n'est ni une séquelle, ni une préquelle. Cependant, certains gaiden sont aussi des réécritures d'histoires connues, mais vues depuis un autre personnage, une sorte de flashback.

Un Kanzenban est un volume en édition collector. Ces volumes sont généralement plus coûteux et plus fournis, avec des caractéristiques spéciales telles que des couvertures conçues spécifiquement, un papier de plus haute qualité, une couverture de protection spéciale, etc.

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Weekly Shōnen Jump, fréquemment abrégé en Shōnen Jump, est un magazine de prépublication de mangas hebdomadaire de type shōnen créé par l’éditeur Shūeisha le 2 juillet 1968 et toujours en cours de publication. Il fait partie de la gamme de presse « Jump » de l’éditeur, celle-ci étant destinée à un public masculin de tous âges.