Interview de Philippe Ogouz

Morceaux choisis de l’interview réalisée en 2001 pour le site hokuto.free.fr

Quand et comment avez-vous commencé le doublage ?

Le doublage, c’est pas un métier, c’est une activité dans mon métier. Le doublage je l’ai commencé y’a…. j’étais jeune acteur… y’a 40 ans. Le premier doublage que j’ai fait c’était West Side Story. Ça date pas d’aujourd’hui. Je suis rentré là-dedans mais j’ai pas fait que ça. C’était une activité en même temps que la télévision, le cinéma.

Vous continuez encore maintenant ?

Moins. Mais j’en fais toujours oui. Y’a des acteurs que je double depuis toujours. Chaque fois qu’ils font quelque chose. 2 exemples : Patrick Duffy, et puis maintenant j’ai doublé Jason Alexander dans Seinfeld. Et voilà c’est des gens que je continue de doubler. Après je vous raconterai, je viens de redoubler, trente ans après, Apocalypse Now. Je fais la voix de Martin Sheen.

Plongeons tout de suite dans l’animé. Entre Capitaine Flam et Ken le Survivant, y’a fondamentalement de grandes différences de qualité de doublage, et sans doute… de qualité je m’entends, de sérieux dans l’ambiance du dessin animé. Y’a un total décalage, je suppose que le doublage français de Capitaine Flam ressemble à l’oeuvre originale, ce qui est pas du tout le cas de Ken le Survivant. Tous les fans de Ken le Survivant se demandent comment ça a été possible, c’est ce qui fait tout l’attrait du dessin animé en France, et tout le monde se demande comment y’a eu des glissements comme ça. Vraisembablement y’a dû avoir une grande liberté sur le plateau. Comment ça a été possible ?

Alors d’abord le dessin animé en général, le doublage de dessin animé c’est quand-même quelque chose de très spécial, c’est-à-dire qu’il y a eu en France une dizaine d’acteurs qui doublaient cela. Parce que moi je travaillais surtout pour une société qui s’appelait la SOFI, dirigée par Michel Salvas, et cette société, comme elle était acoquinée avec AB, automatiquement a doublé tous les dessins animés japonais qui sont venus en France y’a une dizaine d’années. Qui étaient achetés au poids, parce qu’ils achètent ça au poids. Mr Berdas et Mr Azoulay sont des marchands de soupe, ils achetaient douze kilos de dessins animés et puis voilà ils nous les faisaient doubler. Donc à partir de là on a essayé de faire des équipes.

Les deux dessins animés dont vous me parlez sont complètement différents : d’abord Capitaine Flam est un produit américain et dans le doublage y’a vraiment une différence entre le produit américain et le produit japonais. Parce que le produit japonais… c’est pas parce qu’il est payé différemment, il est payé de la même façon, mais il était considéré toujours comme un sous-produit. C’est pour ça que je suis toujours étonné de voir l’impact que ça a sur certaines personnes, le côté fanatique de ça. Mais c’est vrai que nous, même nous les acteurs, oh les truc japonais on avait un espèce de … pas de refus mais bon… d’abord l’animation était pas terrible, les personnages étaient dessinés de la même façon, à part quelques uns, y’en a quelques uns qui ont été très bons. Alors Capitaine Flam : je commence par Capitaine Flam car ça précède Ken. Capitaine Flam c’est un DA américain mais là ça a été fait : c’est le héros, et les mauvais, les méchants, comme dans tous les DA de ce genre. Bon là j’ai pas grand chose à raconter sinon que… ça date de quand? 25 ans au moins ? C’était le premier DA où y’avait un héros comme ça, un peu comme… euh… Comment ça s’appelait déjà ?

C’est en même temps que Goldorak.

C’était le premier DA pour la télévision, parce que en général les DA c’était Walt Disney et puis d’un seul coup ils ont introduit le DA, en plus y’a eu des types qui se sont spécialisés là-dedans. Y’a même des producteurs français qui faisaient des DA en France et qui les faisaient dessiner au Japon ou aux Etats-Unis en faisant croire que c’étaient des DA japonais alors que c’étaient des produits français.

Ulysse 31 ?

Voilà. Ulysse 31. La différence qu’il y a entre Ken le Survivant et Capitaine Flam , c’est que Ken le Survivant, quand on a commencé à le faire, au bout de quelques épisodes on s’est rendu compte que c’était…, enfin pour nous et pour moi car je dirigeais les plateaux : je faisais la voix et j’étais directeur artistique : tous les DA que j’ai faits c’est moi qui les ai dirigés.

Capitaine Flam aussi ?

Oui oui. C’est à dire que le patron de la SOFI, Michel Salvas, choisissait les voix et moi je dirigeais le plateau. Donc j’avais quand-même, comment dirais-je, une liberté par rapport au produit que je faisais. Alors là quand c’était bien écrit comme Capitaine Flam, parce que c’était un truc bien écrit, y’avait pas de problème. C’était assez cartésien. Ken le Survivant, déjà au niveau de l’image c’était un peu n’importe quoi. On était 5 ou 6, et très vite on s’est rendus compte que c’était franchement nazi. C’est-à-dire que… en même temps le CSA a porté plainte contre Dorothée en disant : « ce produit ne va pas, y’a des choses qu’il faut couper ». Donc nous on a vu arriver les épisodes. Tant que c’était pas… enfin je me rappelle plus des phrases mais y’avait vraiment des trucs extrêmement violents.

En fait vous aviez les traductions littérales, en français, des épisodes.

Oh bah oui. Le texte était japonais, nous on lisait que le français. Et puis les images… y’avait surtout des images où y’avait des croix gammées , y’avait des choses quand-même…

Ah ouais ??

Oui oui. Ils ont coupé. Je vais vous dire pourquoi ils ont coupé. Quand on a vu ça, j’ai dit à Michel Salvas : moi et les autres on arrête le doublage de Ken le Survivant. On veut plus le faire. Nous on veut bien le faire mais à une condition : c’est qu’au montage les choses qui sont avec des croix gammées et des insignes nazis soient enlevées. En même temps le CSA a réagi, pas par nous, par hasard, parce qu’ils visionnent tout. Y’a des gens qui visionnent tout. Donc quand ils ont vu les images, ça s’adresse à un public de gosses quand-même. Donc quand ils ont vu les images, ils ont dit : « nous on est pas d’accord, il faut que vous coupiez, avant de faire doubler, les morceaux incriminés. » Donc nous on a dit à Salvas : « nous ça nous gonfle de faire ce truc-là , c’est pas possible, y’a 100 épisodes, ou 150 je sais plus combien y’en avait. Alors voilà nous on te demande une chose : est-ce que tu acceptes que nous fassions ce que nous voulions ? »

Et c’est là où justement le doublage de Ken le Survivant est différent des autres, c’est que les autres on suivait la traduction et ce qu’on nous disait de faire. Y’avait une traduction, c’était cartésien et puis c’était comme ça. Tandis que là c’était tellement…, et l’image qui nous intéressait assez peu, et l’histoire nous intéressait assez peu, c’était violent, violent, violent, violent. Donc j’ai dit à Salvas : « est-ce que tu es d’accord pour qu’on déconne? » C’est vraiment comme ça que c’est parti.

Vous vouliez désamorcer la violence en faisant un doublage délirant ?

Ouais. Voilà. Je me souviens de Luc Florian, Virigine Mérie, Patrick Messes, on était un groupe de 5-6 et ça va très loin… (début de rire) car je me souviens que… parce qu’on en doublait 5 ou 6 par jours… alors on faisait des concours : Là on est tous pétés de rire.
Attendez, parce vous allez voir ça va assez loin : on disait par exemple « tasse à café ». Alors le premier qui réussit à placer dans le dialogue « tasse à café »… Alors c’était dément parce que d’un seul coup Ken arrivait : « non j’irai sur la planète, mais avant je prendrai une tasse de café ». C’était à celui qui placerait le mot. Des conneries comme ça. Donc on est partis sur des trucs délirants. C’était presque de l’impro. Comme la bouche de ce dessin animé, c’est quand-même ce mouvement-là (imitation de mouvement de lèvre avec les doigts) : c’est pas un dessin animé élaboré où faut être très synchro. Donc là on a complètement déliré. Comme on avait l’habitude de faire ça, et qu’on était assez drôles dans la vie, alors on a déliré. Ça a donné des trucs… on ne les écoute … parfois on les écoutait, parce qu’on écoute jamais : on n’écoutait pas, ni le japonais ni ce qu’on avait fait. Mais là on écoutait ce qu’on avait fait car on était MORTS de rire. On se disait : « mais c’est pas possible de dire des conneries pareilles !! ».

Dans notre tête on se disait : y’a un moment où là haut le patron ou Dorothée va dire : « Arrêtez vos conneries  » et JA-MAIS. Et pourquoi ils ont jamais arrêté ? Parce que ça avait un impact formidable sur les gosses. Sur les mômes qui regardaient ça. D’un seul coup ils avaient une autre écoute. Ils se disaient : « mais qu’est-ce que c’est que ce truc là ?! » On n’a pas l’habitude d’entendre ce genre de choses. Et ils nous ont laissé carte blanche. Donc on a fait ça dans la foulée, voilà et toujours en improvisant. Et à la limite avant c’était très laborieux , très emmerdant de faire ça , et ensuite on avait plaisir à se retrouver parce qu’on savait qu’on allait déconner. Voilà.

C’était la détente du jour.

Exactement. Et quand on vous voit, y’a 2 choses dans Ken le Survivant dont je me souviens : la première c’est que quand on appuie sur lui y’a un trou qui se passe… ça je me souviens très bien… et puis la deuxième c’est toutes les déconnantes qu’on a faites ensemble. Voilà pour Ken le Survivant.

Une question qui se pose : c’est qu’à partir du moment où c’était très plaisant de doubler Ken le Survivant, quand est-ce que vous avez arrêté le doublage et pourquoi en fait ?

Mais nous on n’avait rien le droit de dire, on nous donnait des trucs, et ils ont arrêté quand ils ont voulu. Mais je crois que ça vient beaucoup du CSA qui a commencé à réagir sur certaines séries japonaises en interdisant.

Mais je veux dire, à la vitesse où c’était doublé…

Mais je savais pas combien y’avait d’épisodes.

En tout, y’en a 109 pour la première série, ils ont arrêté de diffuser à l’épisode 83 ou 84, et on sait qu’il y en 90 qui ont été doublés.

Y’en reste combien à doubler ?

Y’en reste encore 20 et on se demandait justement si vous aviez été recontacté pour doubler la fin.

Non. Non.

Parce qu’AB ont dit à certaines personnes que la fin allait être doublée et c’est pour ça qu’on se demandait si vous aviez été contacté.

Jamais.

Et s’ils vous le demandaient, est-ce que vous seriez tenté par…

Ils ne pourraient pas nous le demander car ce ne serait pas diffusé.

En fait ça sortirait qu’en K7 vidéo. C’est pour ça en fait, c’est la demande du public. Y’a un marché sur Ken.

Demain matin le monde, le public, réclame Ken le Survivant, là ils demanderont. De deux choses l’une : ou ils nous demanderont à nous, parce qu’il y a eu une évolution dans le doublage, y’a eu une grande grève, y’a des gens qui sont morts, qui ont vraiment souffert, ou ils nous le demanderaient à nous ou ils nous le demanderaient pas. S’ils nous le demandaient bah…

Et s’ils vous le demandaient en vous disant qu’il n’y aura pas de censure cette fois (pas de censure vidéo) et qu’il faudra faire un doublage sérieux, vous seriez d’accord ?

Non. Moi je serai d’accord à la limite s’ils me disent : « vous faites ce que vous voulez. »

En gros la condition c’est carte blanche et de pouvoir déconner sinon c’est pas la peine ?

Oui.

En fait de temps en temps les voix des personnages changaient, c’était une indisponibilité du comédien ce jour-là. Par exemple Ken qui était doublé par un autre comédien.

Bah là je sais pas, franchement je me souviens pas. Peut-être parce que je devais tourner ou je devais jouer.

Ca arrive souvent sur les DA qu’il y ait comme ça des…

Non non. C’est assez rare. Parce qu’il y avait vraiment une impossibilité. Sinon c’est assez rare parce que les gens y sont très sensibles, surtout sur ce genre de produit qui passe souvent, ils veulent entendre les mêmes voix. Y’a eu souvent des levées de boucliers quand on a changé certaines voix. Parce que dans le temps les acteurs qui doublaient certains personnages doublaient toujours les mêmes personnages et puis les clients, les gens se sont pas rendus compte que les téléspectateurs ou les auditeurs s’habituaient aux voix. Par exemple je prendrai Kirk Douglas, ou John Wayne, ou moi par exemple j’ai fait Dustin Hoffman 2, 3 fois, mais c’est pas moi qui l’ai doublé dans tout. Si demain matin par exemple je ne faisais plus Patrick Duffy, ça fait 30 ans que je le double, bah là quand ça passe…. quand les gens le regardent, ils vont dire « C’est pas sa voix! » Mais c’est de plus en plus rare parce que maintenant il y a une volonté de la part de … ça a beaucoup changé le doublage. Cela dit, moi je respecte ça. Une voix ça n’appartient pas ni à l’acteur, ni à personne. Mais il m’est arrivé, y’a pas très longtemps, sur 2 téléfilms où la boîte de synchro qui faisait ça ne voulait pas m’engager moi, pour des raisons bien précises, ils m’aimaient pas, ils voulaient pas m’engager, donc ils ont pris quelqu’un d’autre. Et puis quand ça arrive à la chaîne, car avant que ça passe y’a des gens qui écoutent : « mais c’est pas Ogouz qui a doublé Duffy? » Hop ils ont fait redoubler. En plus y’avait Sovion qui faisait Stacy Kitch, et il le faisait toujours et ils ont fait redoubler parce que l’un et l’autre nous n’avions pas été doublés par les mêmes. Donc ils réfléchissaient à deux fois car au lieu de leur coûter 20 briques ça leur en coûté 30 ou 40.

Lors d’un doublage vous découvrez totalement l’oeuvre qui se projette devant vous ou vous l’avez déjà vue auparavant ?

Ça dépend. Ça dépend des produits, ça dépend si c’est un long-métrage. Dans le temps y’avait des projections. Parce que dans le temps ils faisaient beaucoup de différences entre le 35 et la télévision. Le doublage télévision ça a été considéré longtemps comme de la sous-merde, je sais pas pourquoi d’ailleurs parce qu’il y a des doublages de télévision qui sont formidables. Tout dépend comment on le fait, avec quels acteurs, la vitesse, la préparation, le texte, souvent c’est le texte. Tous les doublages, si le texte est mauvais, vous pouvez toujours essayer d’être bon… Euh… je me souviens plus de la question que vous m’aviez posée.

Je vous demandais si vous aviez précédemment vu, enfin si vous voyiez les épisodes…

Non. La télévision non. Par exemple, sur Dallas, une anecdote marrante : c’était toujours à la SOFI, car je travaillais exclusivement à la SOFI comme directeur de plateau (j’ai doublé pendant 30 ans le plateau chez eux), et un jour est arrivée une série américaine, c’était Dallas. Et personne savait ce que c’était Dallas. Et Michel Salvas a fait un essai, c’était Pierre Arditi qui doublait Patrick Duffy avant dans l’homme-poisson. C’était donc Pierre Arditi qui devait doubler Bobby, et moi il m’a fait faire un essai sur JR en même temps que Paturel. Et quand j’ai fait l’essai, j’ai vu le truc et je lui ai dit : « tu sais, c’est pas du tout pour moi, c’est pour Paturel.. » Et par hasard Arditi n’a plus été libre pour faire Duffy et c’est comme ça que je l’ai fait. C’est le hasard total. Après j’ai fait 450 épisodes de Dallas. Et je l’ai fait toute ma vie.

Vous les regardez vos épisodes que vous avez doublés? Dallas par exemple vous suivez ?

Non. C’est très rare… si sur des Seinfeld peut-être, sur des choses comiques, marrantes, bien faites, mais c’est très rare quand je vois des épisodes. On découvre.

Et pour parler du doublage à proprement parler de Ken le Survivant, quelle était en fait l’ambiance sur le plateau ? Vous étiez tous ensemble ? Ou alors c’était des cabines séparées ?

Ah non non non… On était tous ensemble.

Chacun un micro ?

Non un micro pour tout le monde.

Est-ce qu’il y avait des filles sur le tournage ou est-ce que c’était vous qui doubliez aussi les voix des femmes ?

Ah non y’avait des filles.

Et en tout combien vous étiez pour doubler Ken le Survivant ?

5 ou 6 je crois.

Sur toute la série ?

Oui sur toute la série. Les mêmes. Si y’avait des nouveaux personnages, je les distribuais au cours du truc. C’était un noyau de 5 ou 6 personnes qui faisaient tous les personnages, sauf évidemment Ken le Survivant qui était moi. Et puis je sais plus, y’avait d’autres personnages qui étaient….

Vous doubliez seulement Ken ou vous faisiez parfois d’autres voix ?

Je faisais d’autres voix aussi.

Par exemple, c’était vous et les autres qui faisaient les voix de punks ?

Oui bien sûr. Dans les DA on choisit toujours des voix qui sont susceptibles de faire les méchants et de faire les bons. Donc il faut avoir des organes et des voix bien précises. Y’a des gens qui sont incapables… maintenant si… mais à l’époque y’avait des gens qui étaient incapables de faire ça. Pourquoi il y a très peu de gens qui ont fait des dessins animés ? On retrouve toujours les mêmes : Hernandez, Roger Carel, Françis Lax, ou moi, parce que justement nous on avait eu une facilité à transformer nos voix. Comme ça allait très vite, à passer sans s’arrêter d’une voix très grave et très méchante à une voix très gentille. Y’avait très peu de gens capables de faire ça. Ou du moins on s’adressait toujours aux mêmes. En plus c’était extrêmement lucratif : plus on faisait de lignes plus on gagnait d’oseille. Je vais vous donner un ordre d’idée , vous n’allez pas en revenir (c’était en plus y’a 25 ou 30 ans) : un dessin animé ça peut rapporter à un acteur entre 10 et 15000F par jour.

Pour 6 épisodes.

Non, 4, 3 … Peu importe, c’est pas le nombre d’épisodes, c’est à la ligne. C’est payé 30F la ligne et que ce soit un DA ou pas, c’est pareil. Alors des boîtes ont essayé de faire des forfaits : c’est très bavard les DA, comme ça leur coûtait très cher, ils avaient tant par jour et vous vous débrouillez. Nous on marchait pas là-dedans. Nous à la SOFI on a toujours fonctionné à la ligne. C’était extrêmement lucratif. Aujourd’hui, la société ADAMI reverse des droits sur les voix, par exemple l’année dernière j’ai touché des droits sur les DA européens et français que j’ai faits. Par exemple, les Tortues Ninja est un produit européen. C’est pas un produit américain, alors-là j’ai touché beaucoup de sous. C’était très très très lucratif. Parce que comme ça allait très vite, on en faisait beaucoup par jour et on gagnait beaucoup d’argent.

C’était une des motivations principales ?

Mmm… non ce n’était pas une motivation principale. Nous on jouait le soir au théâtre, ça fait partie du métier.

Ken le Survivant vous l’avez doublé en combien de temps en tout ? Ça a été très intense…

En deux ans. On faisait ça une fois par semaine, on en faisait 4 ou 5 par jour, une fois par semaine. De toute façon ça aurait pas été supportable de le faire plus d’une journée (rires). C’était une journée par semaine, et c’était par série. Par exemple une série de cinquante, une série de trente… Donc on faisait la série, puis on s’arrêtait puis on reprenait quelques semaines ou quelques mois plus tard.

A propos des voix vous disiez que vous pouviez faire plusieurs voix. La voix de Ken, si on vous la refaisait écouter, vous pourriez…

Oh oui oui.

En fait, on a sélectionné quelques extraits grandioses du doublage. On aimerait savoir ce que vous en pensez. On aimerait quelques explications parce que parfois on sent qu’il y a quelque chose de censé derrière ou qu’il y a une référence à quelque chose, on ne sait pas vraiment pourquoi.
Y’a certaines répliques par contre, on se pose vraiment des questions sur le sens.
Mais c’est beau dans un sens.

Bah comme c’était de l’impro, y’avait des choses qui sortaient qui étaient sûrement… je me souviens plus… mais qui étaient sûrement vachement bien. Et puis d’autres qui étaient nulles.

Y’en avait qui étaient terribles.

L’improvisation, c’est ça. C’est pas donné à tout le monde d’improviser. Surtout en doublant.

Parce que vous doubliez pas.. enfin les épisodes de Ken le Survivant vous aviez pas la bande ?

Si si on avait une bande. On avait une bande témoin mais comme on voulait surtout pas lire le texte affiché. Vous savez : sur une voix qui fait ça (visuel) vous pouvez dire par exemple « Tiens j’ai pris mon portable » ou « Mon peigne est dans l’armoire » ou « La cuillère est dans la tasse »…

Finalement c’est un bon souvenir pour vous le doublage de Ken le Survivant ?

Oui oui, à partir du moment où ils ont coupé certains trucs… parce que moi j’ai une éthique personnelle.

C’est un truc qui parait quand-même curieux parce que quand on regarde la version originale japonaise intégrale, par exemple parce que moi j’en ai vu pas mal d’épisodes, je n’ai vu aucune croix gammée.

Parce qu’ils ont coupé. Y’avait des trucs très violents. Ce n’est pas nous qui l’avons coupé, c’est le CSA.

Vous auriez pas doublé aussi Muscleman ?

Non.

Parce que là y’avait des croix gammées. Effectivement y’a eu un débat là-dessus.

De toute façon Ken le Survivant c’était quand-même…

C’est l’armée divine.
Les uniformes étaient taillés comme les uniformes de SS.

Voilà. Et en même temps ce qui était très décrié c’était la violence.

Surtout que ça s’adressait à un public Club Dorothée, c’est 10 ans, donc des gosses de 10 ans qui regardent ça.

Evidemment.

Là par exemple on voit Le Lay, qui est le patron de TF1, qui est en train de gueuler contre Loft Story. Il a fait des articles dans les journaux en disant : « c’est une honte, c’est d’une violence ». C’est lui qui passait ça. Donc il n’a pas de leçons à donner aux autres.

Par exemple je pense à … enfin je sais pas ce que les autres vont en penser…. moi j’ai été très déçu déjà que l’intégralité ne soit pas diffusée et au niveau du doublage toutes les scènes qui ont été retirées, j’ai trouvé que c’était un manque. Parce que finalement, moi j’adorais en fait. Y’avait de la violence mais pour moi ça entraînait pas de réaction dans la vie. 

Les réactions des gens qui regardent ça , on ne peut pas les connaitre. Donc quand on montre quelque chose à quelqu’un, vous vous avez eu des réactions qui sont assez saines et marrantes, mais peut-être, j’en sais rien, je ne le souhaite pas, mais peut-être que parmi les 2 millions de gosses qui ont vu ça y’en a peut-être un que ça a vachement frappé et qui est devenu violent… J’en sais rien. Je sais pas. Mais la violence c’est ça. On n’a pas le droit d’inciter à la violence, c’est quand-même grave.

Souvent ce qui est dit, quand on parle de la censure au niveau de l’animation japonaise, c’est qu’en fait tout ça est régi par le CSA ou Familles de France, et tout le monde se dit, parce que les jeunes qui regardent ça : « c’est des gens qui ont 70 ans, comment ils peuvent comprendre ce que nous on va ressentir ».

Bah oui mais ça c’est la censure. Ou il y a de la censure ou y’en a pas. Mais nous, si y’avait pas eu cette censure, on aurait arrêté le doublage, ça c’est clair. Nous on avait dit : « jamais on a doublé un tel truc ». En même temps c’est grâce à ça qu’on a déconné. Si on avait pas déconné, ça aurait été insupportable. J’explique ça parce que si on avait fait au premier degré, si dans Ken le Survivant on lit ce qu’il y a d’écrit ça vous aurait pas plu. Pour une fois, et je pense que c’est rare dans le doublage…

C’était destiné à un public plus vieux.
Par exemple en Italie ça passait le soir vers 21H30, pour un public adolescent sinon adulte.

Voilà mais pas en France, en France c’était en plein dans le Club Dorothée. Mais les mômes adoraient ça.

Comme vous l’expliquiez, ce DA a été acheté au poids mais à la limite ça veut dire qu’ils en connaissaient pas le contenu ?

Non. Ils voyaient un épisode.

Ils voyaient un épisode et ils se disaient : « ouais c’est bon on l’achète ».

Ouais, voilà. Ils ont fait que ça, AB c’est des marchands de soupe. C’est pas des gens artistiques, dans tout ce qu’ils ont fait jamais ils n’ont fait quelque chose de bien, enfin de bien… Moi je trouve que quand on gagne du fric avec des choses un peu mercantiles, on se doit de faire des choses, en parallèle, qui présentent plus d’intérêt. Eux ne l’ont jamais fait. Ils faisaient les années fac, Hélène et les garçons. Alors ils ont racheté Ramster , alors maintenant ils ont Navarro et tous ces trucs-là qui sont à eux mais voilà… c’est des affaires de fric, c’est pas des gens d’art. C’est clair. Surtout Berdin et Azoulay … alors là…

Ah vous les aimez pas…

Non je ne les aime pas. Moi je les voyais pas. L’intermédiaire c’était le doubleur donc j’avais pas affaire à eux. Je doublais ça à AB, dans les studios AB en général , mais nous on n’avait pas à faire à eux. Moi c’est des gens que je n’ai pas envie de connaître, et j’ai des raisons pour ça, c’est pas des gens bien. Ça n’engage que moi.

Ils sont pas corrects ?

Non ils sont corrects sur le plan….ils n’ont jamais volé personne, enfin ils nous ont pas volés nous. Nous on a une responsabilité puisqu’à partir du moment où on acceptait de faire ça, on est responsables. Nous on a des métiers, et c’est toujours ce qui m’a plu dans ma vie, où on peut dire oui ou non. Je faisais un doublage, je regardais, si ça m’avait pas plus je disais « je ne continue pas ». C’était ma responsabilité. Donc là sur Ken le Survivant c’est vraiment la seule fois dans tout ce que j’ai fait dans le doublage, et j’en ai doublé des trucs, où y’a eu une réaction générale de tous les acteurs. « Non on ne veut plus faire ça. » « Tu veux bien qu’on déconne? » , « Oh oui oui déconnez, allez-y, faites ce que vous voulez ». Oh ben alors là… Dans le doublage y’a eu des expériences où,je sais plus comment ça s’appelle, où on dérive le sens : ils passaient des films de karaté et on dit n’importe quoi sur la bouche des gens. Ça a un nom. Eh ben là c’était pareil. C’était du doublage… dérivé n’est pas le mot juste. Je ne crois pas qu’il y ait une autre expérience dans le genre. Et il se trouve que ça a l’air, enfin d’après ce que je comprends, de plaire. Mais moi je découvre ça en même temps. Vous êtes pas les premiers à me dire ça, y’a beaucoup de gosses qui me l’ont dit, mais en même temps vous êtes les premiers à me dire que vous avez aimé ça parce que l’on doublait ça de cette façon là.

D’un autre côté on est aussi motivés par l’oeuvre originale.

L’oeuvre originale c’est autre chose, c’est caractéristique de la culture japonaise qui est extrêmement violente, enfin pour les DA, c’est un parti pris. J’ai redécouvert Ken le Survivant, j’avais souvenir, enfant, que c’était agréable grâce au doublage mais c’est plus tard, en lisant les mangas, le texte intégral, que j’ai vraiment compris et qu’il y a une beauté : les scènes de violence sont juste pour passer entre les scènes importantes qui sont plus dans le manga.
Moi honnêtement j’avais pas souvenir qu’il y avait autant de déconnades quand je l’ai vu quand j’étais gosse. Et c’est plus tard, quand je m’en suis réoccupé en faisant un site sur Ken, et que j’ai redécouvert la série, c’est là vraiment que j’ai vu que c’était complètement délirant. Mais quand j’étais gosse, ça m’a pas…

La seule chose qu’on peut sortir de Ken le Survivant, enfin à mon sens, c’était le côté un peu mystique…

Les constellations…

Oui voilà. Le côté surréaliste, surnaturel, c’est la qualité du truc si on peut garder une qualité. A partir de là, je comprends que ça vous ait plu. Moi personnellement c’est pas du tout ma culture, j’ai pas été élevé comme ça. D’abord la télévision n’était pas ce qu’elle est, et moi quand j’étais môme c’était quoi… c’était bonne nuit les petits. J’ai fait des feuilletons à la télévision, « Roule ta bille » par exemple, comme acteur, c’était ça la culture de l’époque des enfants . C’était « Roule ta bille », « Thierry la Fronde », « Le temps des copains », mais c’était pas les DA. C’est beaucoup plus tard que ces DA sont arrivés et ont eu ce succès.

Et est-ce que vous suiviez l’histoire ?

Non. On ne suivait RIEN. On ne suivait rien. Là je vais vous décevoir, pour nous c’était…. On s’en foutait, pour nous c’était la déconnade.

Et vous avez souvenir des atata de Ken? Le « atata » , parce qu’au début il parait que c’est vous qui le doubliez puis finalement après ça a été le doublage japonais qui a été….

Ah peut-être… ils ont gardé l’original.

Oui. Les cris quand Ken frappait sur les adversaires.

Vous savez, les DA, personne regardait. Quand ça a commencé à déconner (au niveau de la violence), les familles je sais pas quoi et les organismes ont dû commencé à écouter. Y’a eu une anecdote dans le doublage assez marrante : y’avait une série, que vous connaissez, qui s’appelle Santa Barbara. Santa Barbara, c’est pareil, c’est doublé au poids. Pendant des années et des années ils ont doublé ça. Normalement, quand un doublage est fait, il y a un service dans la chaîne qui écoute le doublage : là personne n’écoutait rien. Ça passe dans un studio et normalement il doit y avoir des gens qui sont là, qui écoutent le doublage, et qui font : « OK c’est bon, ça passe. » Et dans le studio y’avait personne. Le truc passait et un jour un des patrons de TF1 passe dans le couloir. Et il entend un truc très mal doublé, il rentre, il s’assoit et il écoute Santa Barbara : « c’est pas possible, on va pas passer ça! » Et en fait c’était un acteur qui était nul donc il a demandé à ce qu’on redouble l’acteur : ça a coûté 100 briques. Parce que le type était de tous les épisodes, ils ont été obligés de tout refaire !

Source : hokuto.free.fr

Commentaire(s)

Un gaiden est un mot japonais signifiant "histoire parallèle" ou "conte". Le mot est utilisé fréquemment dans la fiction japonaise pour décrire un spin-off d'une oeuvre existante, ce n'est ni une séquelle, ni une préquelle. Cependant, certains gaiden sont aussi des réécritures d'histoires connues, mais vues depuis un autre personnage, une sorte de flashback.

Un Kanzenban est un volume en édition collector. Ces volumes sont généralement plus coûteux et plus fournis, avec des caractéristiques spéciales telles que des couvertures conçues spécifiquement, un papier de plus haute qualité, une couverture de protection spéciale, etc.

Seuls les mangas les plus populaires paraissent sous ce format.

Un tankōbon est le terme japonais pour un recueil de chapitres de manga. En 1955, les éditeurs décident de republier les mangas diffusés par intermittences dans les magazines en un format poche à couverture souple. Il compile plusieurs chapitres d'une même série et les publie sur du papier de haute qualité. Ce sont ces versions qui sont utilisées pour les traductions européennes et américaines.

Weekly Shōnen Jump, fréquemment abrégé en Shōnen Jump, est un magazine de prépublication de mangas hebdomadaire de type shōnen créé par l’éditeur Shūeisha le 2 juillet 1968 et toujours en cours de publication. Il fait partie de la gamme de presse « Jump » de l’éditeur, celle-ci étant destinée à un public masculin de tous âges.